Nathalie Roulet

Des mots sur les maux/

Ingénieur commercial pendant 20 ans, Nathalie Roulet a repris ses études et est actuellement en 3e année à l’école d’orthophonie de Paris. Seule solution pour pouvoir à nouveau se projeter vers l’avenir.

Comment passe-t-on d’ingénieur commercial au sein de grandes structures industrielles, à des études d’orthophonie aux côtés de jeunes, bacheliers pour certains ? Ou plutôt, quel est le déclic qui pousse à s’engager dans une reconversion professionnelle, démarche longue et éprouvante tant le retour sur soi et les remises en cause de l’introspection sont déstabilisantes ? Pour Nathalie, 43 ans et étudiante en orthophonie depuis deux ans, il ne s’agit pas d’une erreur de parcours, mais bien d’un nouvel aiguillage. Aujourd’hui, elle souhaite mettre à profit la rigueur structurée de son précédent métier pour aider ceux qui ne parviennent pas à articuler leur pensée ou qui ont perdu les mots.

Introspection

« Plusieurs faisceaux ont convergé vers ce choix de reconversion, explique-t-elle. L’arrivée dans la quarantaine, les décès successifs et prématurés de mes parents et l’impression de me trouver sur une voie professionnelle sans issue. Je n’arrivais plus à me projeter dans l’avenir.» Nathalie engage alors un travail sur elle-même. « Je me suis demandé ce que je devais changer dans ma vie et il est apparu de façon évidente que c’était mon travail. » À l’âge des orientations et des choix professionnels, elle avait pourtant librement choisi une école d’ingénieur en génie mécanique, option science des matériaux. C’est qu’à l’époque, la filière lui correspondait : « La rigueur et la structure de l’enseignement me rassurait. »

Lassitude

Mais vingt ans plus tard, la quête de sens l’emporte sur la rationalité d’une vie professionnelle stable, mais sans moteur. « J’étais en charge de la maîtrise d’ouvrage commerciale, précise Nathalie. Je faisais l’interface entre les commerciaux et les informaticiens, basés en Inde. Je devais comprendre et traduire les besoins des commerciaux afin que les informaticiens développent les outils ad hoc

J’avais 15 ans d’ancienneté et l’impression de me faner comme une rose.

Nathalie réfléchit à ce qu’elle pourrait faire et pense à un métier ayant rapport au soin. Elle se souvient qu’adolescente elle souhaitait être pédiatre. « Mais faire médecine était alors impensable, raconte-t-elle. Je tourne de l’œil dès que j’entre dans un bloc opératoire ! »

Ça

Nathalie se renseigne, lit, interroge… cherche une voie de sortie. En 2015, une cousine lui parle de l’orthophoniste qui a pris en charge son fils durant trois ans. « C’était ça, même si je n’y connaissais rien. J’ai commencé à me documenter sur la profession et les études. Tout s’est enchaîné très vite : je me suis inscrite au concours en 2016. Nous étions 2 500 candidats en région parisienne. Je suis admissible à l’oral puis, contre toute attente, admise. » Et pour cause, Nathalie s’est hissée à la 7e place, une très belle performance : « C’était surtout improbable, rectifie-t-elle.  Il me restait à transformer l’essai. »

Économie

Quitter sa place de manager pour suivre cinq ans d’études n’était en effet pas sans conséquences sur l’équilibre familial et économique du foyer. Mais Nathalie convainc son mari. Restait à prévenir son employeur qu’elle n’avait pas mis dans la confidence. « À ma grande surprise, j’ai reçu beaucoup de soutien. Grâce à une rupture de contrat, j’ai pu m’inscrire à Pôle Emploi pendant deux ans. À terme, il me restera deux ans d’études à financer. » En septembre 2016, Nathalie rejoint donc les bancs de la faculté de médecine à la Pitié Salpêtrière, à Paris, où pendant les intercours, elle aime se poser dans l’apaisante chapelle du parc, dépouillée et lumineuse.

Organisation

Deux ans plus tard, la pression de la première année est tombée. Nathalie a pris le rythme de l’étudiante qui doit composer avec un emploi du temps fluctuant et pas toujours adapté à une vie de famille composée de deux adolescents. Mais elle ne se retourne pas. « Certes, l’orthophonie est à mille lieux de mon ancien métier, mais je suis partie du principe que je n’allais pas me plaindre. » La grande solidarité qui lie les élèves de sa promotion lui permet aujourd’hui d’être plus disponible pour sa famille. « Il y a toujours quelqu’un qui enregistre le cours. Alors, lorsque je dois faire trois heures de transport pour 1 h 30 de cours, je n’hésite plus : je reste travailler à la maison. J’étais incapable de m’organiser ainsi en première année. »

Marathons

Il faut dire que Nathalie se met la pression. C’est dans son caractère, mais c’est aussi ce qui l’a fait avancer. Comme la course à pieds, qu’elle pratique deux fois par semaine depuis qu’elle a 18 ans. « Courir me permet d’évacuer le trop plein. » Mais aussi de se challenger. À 20 ans, elle se promet de courir un marathon. À 40 ans, elle relève le défi et participe au marathon du Médoc, rendant ainsi hommage à son père qui l’avait lui-même couru. Deux ans plus tard, elle s’inscrit au Marathon de Tours. « Aujourd’hui, je préfère les trails, la solidarité est très présente, les paysages plus variés. » Car Nathalie ne déteste rien de moins que l’ennui, « La routine », corrige-t-elle.

Futur

Elle n’envisage d’ailleurs pas sa future profession de façon linéaire mais plutôt en mixant plusieurs statuts : « Je vais travailler en libérale, mais je n’exclus pas de proposer mes services deux jours par semaine dans une structure type Sessad* ou CMP**. C’est très complémentaire et on est moins seuls. » Si le diplôme ne donne pas de spécialité, l’expérience, notamment les stages, mais aussi l’appétence de chacun, orientent les étudiants vers certaines pathologies. Nathalie n’est pas encore décidée. Elle se laisse le temps : il lui reste trois ans.

* Service d’éducation spéciale et de soins à domicile. ** Centre médico psychologique.

    Et si ça ne marche pas ?

« Je ne l’ai pas envisagé. De la même façon que je ne me vois pas faire une 6e année parce que j’aurais redoublé. C’est financièrement impossible et je me mets suffisamment la pression pour que cela n’arrive pas. Dans le pire des scénarios, je retournerai à ce que je sais faire… »