Marie-Bertille Lestoille

Retour à la terre(1)/

Ancienne parisienne, Marie-Bertille Lestoille élève des chèvres à Durfort Lacapelette, dans le Tarn-et-Garonne, et vend ses fromages trois fois par semaine sur les marchés de Toulouse et de Montauban. Un acte de foi en totale cohérence avec ses convictions environnementales.

 « Si on m’avait dit il y a cinq ans que j’élèverais des chèvres dans le Sud-Ouest, j’aurais bien ri. Moi, la parisienne, avec des bottes et une fourche dans une étable ? » D’emblée, Marie-Bertille Lestoille donne le ton. Elle est pourtant bien partie vivre près de Moissac, en Occitanie, après 35 ans en région parisienne.

Études

Née à Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine), Marie-Bertille Lestoille a longtemps habité entre le 20e et le 15e arrondissement de Paris (une parenthèse d’un an et demi dans la Creuse lui a permis pendant l’enfance de goûter à la ruralité), avant de s’installer avec Thibault, son mari, à Montrouge (Hauts-de-Seine), puis à Clamart (Hauts-de-Seine). « J’ai étudié le droit à Paris II, mais sans réels projets, raconte-t-elle. J’ai voulu être sage-femme, puis éducatrice spécialisée. Rien à voir avec le droit.» Elle obtient cependant un Master II en Sociologie du Droit et trouve un poste de chargée de mission dans une société éditrice de logiciels. « J’y suis restée un an et je ne me suis pas éclatée. » C’est d’ailleurs le moment que choisit Aliénor, sa fille, pour naître. Marie-Bertille a 24 ans.

 Maternité

« Quinze jours avant la fin de mon congé maternité et la reprise du travail, il m’est apparu impossible de laisser Aliénor à quelqu’un d’autre, explique-t-elle. J’ai démissionné mais je n’avais pas de plan B. Thibault était alors technico-commercial dans une société de matériels électroniques. Pour faire bouillir la marmite, je suis devenue assistante maternelle. » Puis son 2e enfant, Maël, naît. Marie-Bertille prend un congé parental. Celui-ci durera de juillet 2002… à septembre 2012. En effet, un troisième garçon, Gauthier, voit le jour en 2007, puis un quatrième, Ancelin, en 2010.

Déménagement

« Pendant ce temps, l’entreprise de Thibault est rachetée par un groupe de Montauban, poursuit Marie-Bertille. Durant sept ans, il a fait les allers-retours toutes les semaines. Seule avec les 4 enfants, j’en ai eu marre. Je lui ai dit : Soit tu démissionnes, soit on déménage ». Impulsive Marie-Bertille, très attachée à Paris… Partir en province était une lourde décision. «Pourtant, nous avons bien déménagé à Montauban en Juillet 2012. Dès notre arrivée, je me suis demandée ce que j’avais fait et j’ai beaucoup pleuré.» Après la rentrée des classes en septembre, Marie-Bertille se retrouve seule face à elle-même : «Plus d’amis, plus d’activités, la dépression me guettait. Il fallait que je retravaille mais je n’avais pas envie d’être juriste. Qu’est-ce que j’allais faire de ma vie ?»

Connexions

Marie-Bertille réfléchit à ce qui est important pour elle. « Je me suis reconnectée à mes jeunes années. J’ai une vraie sensibilité à l’environnement. J’ai toujours fait en sorte de manger bio et j’aime particulièrement le bon fromage. J’ai eu envie de passer de la consommation à la production. » Elle cherche alors ce qu’elle peut produire sur son nouveau territoire et trouve son projet : faire du fromage de chèvre. « Il est essentiel qu’il existe une affinité entre l’éleveur et son élevage : il faut aimer retrouver ses bêtes le matin. Jai senti qu’avec les chèvres cela allait bien se passer.»

Formations

Marie-Bertille reprend donc ses études pour préparer un Certificat de spécialisation en agriculture biologique (CSAB), spécialisé en arboriculture. Elle passe en plus le Brevet professionnel de responsable d’exploitation agricole (BPREA), spécialisé caprin transformation fromagère. Très vite, son mari adhère lui aussi au projet.

À l’occasion de différents stages, Marie-Bertille visite des fermes pour se sensibiliser à leur fonctionnement. Elle en découvre une inhabitée à Durfort Lacapellette, à 10 km de Moissac, qui s’étend sur 18 ha. Elle décide que ce sera celle-là, bien qu’il y ait tout à faire : fromagerie, étable, etc.

Mission

« Nous avions décidé que je serais d’abord seule sur la ferme, aidée par un ouvrier agricole. Thibault démissionnerait pour me rejoindre après. » Sauf qu’il a été licencié en décembre 2013. Thibault est donc arrivé plus tôt sur la ferme et il n’y a jamais eu de salarié.

Être agricultrice, c’est nourrir des personnes, c’est une fonction très maternelle.

« En février 2014, nous avons acheté 35 chevrettes de trois semaines. J’étais encore en cours, aussi je m’en occupais le soir. Comment pailler, curer, couper les ongles ? Tout était nouveau pour moi : métier, rythme (je suis passée de 0 à 50 heures par semaine !), travail sur le vivant où entre la théorie et ce qui se passe à l’étable, c’est le grand canyon…  Je me sentais investie d’une mission. »

Expérience

Outre l’élevage des animaux, celui des bactéries est aussi important dans la préparation des fromages : « Les couleurs, les odeurs, les textures, cela s’apprend sur le terrain. Il m’est arrivée de jeter 1500 euros de fromages car ils ne sentaient pas bon. On avance avec nos erreurs. » Après quelques échecs, les cabécous, crottins, pavés, bûches et tomme de Marie-Bertille et Thibault séduisent rapidement. « Vente directe, internet, restaurants, trois marchés à Toulouse et Montauban, Amap (Association pour le maintien de l’agriculture de proximité) …. Après quatre années d’exploitation, nous vendons toute notre production. Mon défi aujourd’hui ? Proposer un nouveau fromage tous les ans. »

Conscience

Mais pas question pour Marie-Bertille de faire trop de kilomètres pour vendre ses fromages, sinon ils ne sont plus bio. « Je fais en sorte d’optimiser le circuit de distribution : le mangeur final doit être le moins loin possible du lieu de production. Pour avoir du sens, nos clients doivent être locaux.» Telle est sa vision des produits écologiques. Et Marie-Bertille de rappeler : « Mon envie d’être agricultrice est née de mon souci de l’environnement. »

Famille

Désormais, la vie de famille est organisée autour de la ferme et de l’élevage. « La difficulté est qu’on travaille ensemble et qui plus est, là où on vit. Très vite, nous avons posé une règle : on ne parle pas du travail dans la chambre !

Au quotidien, Thibault est sur le terrain : il nourrit les chèvres et s’occupe de l’élevage. Marie-Bertille gère la partie administrative et technique et prépare les rations des bêtes. « Cette opération est très délicate. Si je me trompe, la chèvre peut mourir. »

Physiquement, c’est dur. Moralement, ça va mieux. « Quand on se déracine, refaire sa vie sociale prend deux à trois ans. C’est ce qui s’est passé pour nous.“

Aujourd’hui, Marie-Bertille se sent à sa place : elle est parvenue à concilier ses convictions, ses valeurs et son travail. « Je me sens droite dans mes bottes en me levant le matin ! »

  • L’histoire de Marie-Bertille m’a fait penser à Mariette et Manu dans Le retour à la terre, la bande dessinée de Manu Larcenet et Jean-Yves Ferri (Éditions Dargaud). Après ce tendre et poétique souvenir, impossible pour moi de penser à un autre titre, voire de l’imaginer. Je m’excuse donc auprès des auteurs pour cet emprunt effronté.

     Et si cela ne vous plait plus ?   

     « Je n’ai jamais vu Thibault aussi heureux. Pour ma part, ce qui m’intéressait, c’était le projet. Si ce rythme ne me convenait plus, j’aimerais développer une activité artistique comme l’écriture. »

 http://www.chevreriedescoteaux.fr/